Le rapport de l’ONU sur les crimes en RDC évoque la « possibilité de génocide »
GENEVE (AFP) – 01.10.2010 18:31
L’ONU a publié vendredi son rapport controversé sur les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) de 1993 à 2003 notant que les attaques des forces rwandaises contre des réfugiés hutu « pourraient être qualifiées de génocide » si ces actes sont prouvés « devant un tribunal compétent ».
Le rapport publié par l’ONU sur les atrocités commises en RDC de 1993 à 2003, à Genève, le 1er octobre 2010 L’ONU a publié vendredi son rapport controversé sur les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) de 1993 à 2003 notant que les attaques des forces rwandaises contre des réfugiés hutu pourraient être qualifiées de génocide si ces actes sont prouvés devant un tribunal compétent . AFP – Fabrice Coffrini« >
Le rapport publié par l’ONU sur les atrocités commises en RDC de 1993 à 2003, à Genève, le 1er octobre 2010
L‘ONU a publié vendredi son rapport controversé sur les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) de 1993 à 2003 notant que les attaques des forces rwandaises contre des réfugiés hutu « pourraient être qualifiées de génocide » si ces actes sont prouvés « devant un tribunal compétent ».
AFP – Fabrice Coffrini
Un soldat rebelle se tient près d’un groupe de personnes à Kalemie, dans l’est de la RDC, le 2 septembre 1998 Fruit d’une enquête menée de juillet 2008 à juin 2009, le rapport de plus de 550 pages, dresse l’inventaire de 617 crimes graves ayant fait des dizaines de milliers de morts civils de 1993 à 2003 dans l’ex-Zaïre et plus particulièrement pendant les deux guerres de 1996-1998 et 1998-2001. AFP/Archives – Abdelhak Senna« >
Un soldat rebelle se tient près d’un groupe de personnes à Kalemie, dans l’est de la RDC, le 2 septembre 1998
Fruit d’une enquête menée de juillet 2008 à juin 2009, le rapport de plus de 550 pages, dresse l’inventaire de 617 crimes graves ayant fait des dizaines de milliers de morts civils de 1993 à 2003 dans l’ex-Zaïre et plus particulièrement pendant les deux guerres de 1996-1998 et 1998-2001.
AFP/Archives – Abdelhak Senna
Réfugiés de RDC dans le camp de Kala, à 1000 kilomètres au nord de Lusaka, le 21 décembre 2000 A New York, l’ambassadeur de la RD Congo à l’ONU a réclamé justice au nom de la République démocratique du Congo, consternée par l’étendue des crimes perpétrés et révélés dans le rapport de l’ONU. AFP/Archives – Yoav Lemmer« >
Réfugiés de RDC dans le camp de Kala, à 1000 kilomètres au nord de Lusaka, le 21 décembre 2000
A New York, l’ambassadeur de la RD Congo à l’ONU a réclamé « justice » au nom de la République démocratique du Congo, « consternée » par l’étendue des crimes perpétrés et révélés dans le rapport de l’ONU.
AFP/Archives – Yoav Lemmer
L’ONU a publié vendredi un rapport controversé énumérant une longue liste d’atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) de 1993 à 2003 par plusieurs pays africains, estimant que l’armée rwandaise avait commis des crimes qui pourraient être qualifiés de « génocide ».
Le rapport de l’ONU affirme que les attaques des forces rwandaises contre des réfugiés hutu « pourraient être qualifiées de génocide » si ces actes étaient prouvés « devant un tribunal compétent ». Le rapport a été dénoncé avec virulence par le Rwanda et l’Ouganda mis en cause dans le document.
« Les attaques apparemment systématiques et généralisées (…), ayant ciblé de très nombreux réfugiés hutu rwandais ainsi que des membres de la population civile hutu et causé leur mort, révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crime de génocide », écrit l’ONU dans son rapport.
Le Rwanda a « rejeté catégoriquement » ce rapport dans un commentaire officiel joint au rapport de l’ONU publié en ligne vendredi.
En outre, le gouvernement rwandais accuse les auteurs du rapport de chercher à « valider la théorie du double génocide », selon laquelle les massacres de réfugiés hutus rwandais en RD Congo en 1996-1997 seraient à mettre sur le même pied que le génocide contre les Tutsi perpétré en 1994 par le régime extrémiste hutu alors au pouvoir à Kigali.
« Le désir de valider la théorie du double génocide est présent en permanence à travers le rapport de l’ONU en +mettant en miroir+ les acteurs, l’idéologie, et les méthodes employées pendant le génocide rwandais de 1994″, écrit le gouvernement rwandais.
L’ONU relève de son côté que « ces attaques se sont déroulées dans chaque localité où des réfugiés ont été débusqués par l’AFDL/APR (Alliance des Forces Démocratiques pour la libération du Congo-Kinshasa/Armée Patriotique Rwandaise) sur une étendue très vaste du territoire ».
Ces Hutu s’étaient réfugiés en RD Congo en raison de l’arrivée au pouvoir en 1994 à Kigali de la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) qui avait mis fin à un génocide ayant fait environ 800.000 morts, selon l’ONU, surtout parmi la minorité tutsi.
L’AFDL était dirigée par Laurent-Désiré Kabila, qui s’autoproclamera président de la RD Congo en mai 1997 après avoir reversé le maréchal Mobutu. Son fils Joseph Kabila, l’actuel chef de l’Etat, était présent dès le début de la rébellion au côté de son père.
Fruit d’une enquête menée de juillet 2008 à juin 2009, le rapport de l’ONU (550 pages), dresse l’inventaire de 617 crimes graves ayant fait des dizaines de milliers de morts civils de 1993 à 2003 dans l’ex-Zaïre et plus particulièrement pendant les deux guerres de 1996-1998 et 1998-2001.
A New York, l’ambassadeur de la RD Congo à l’ONU a réclamé « justice » au nom de son pays, « consterné » par l’étendue des crimes perpétrés et révélés dans le rapport de l’ONU.
L’Angola et le Burundi ont également « rejeté » catégoriquement le rapport de l’ONU. Le gouvernement angolais a officiellement nié « les affirmations selon lesquelles les unités des Forces armées angolaises (FAA) auraient été impliquées dans des actes contraires à sa mission ».
Dans sa préface, la Haut commissaire aux droits de l’homme, Navi Pillay, note que le « rapport bien qu’il ne vise ni à établir de responsabilités individuelles ni à jeter le blâme » reproduit « les récits souvent choquant de tragédies vécues par les victimes et témoins ».
Il se veut, assure-t-elle, « un premier pas vers un processus de vérité parfois douloureux mais nécessaire ». Mme Pillay a souligné qu’il est « important de rappeler que le rapport porte sur la RDC, ainsi que sur la conduite des États voisins sur le territoire de la RDC ».
Le responsable de l’Afrique à Amnesty International, Erwin Van Der Borght, estime pour sa part « assez scandaleux que des pays africains dénigrent le travail de l’ONU ».
« C’est un pas en arrière si les pays voisins rejettent le rapport parce qu’ils ont clairement un rôle à jouer » et « certaines de leurs forces étaient directement mêlées au conflit en RDC, » rappelle-t-il.
Carina Tertsakian de Human Rights Watch exhorte à une « réponse sérieuse de l’ONU et de ses membres ». « Le Conseil de sécurité de l’ONU, selon elle, devrait formellement discuter du rapport et insister pour que tous les pays impliqués aident aux efforts de faire justice ».
© 2010 AFP
Les voisins de la RD Congo rejettent en bloc les accusations de l’ONU
NAIROBI (AFP) – 01.10.2010 16:12
Rwanda en tête, les pays de la région des Grands Lacs ont catégoriquement rejeté les conclusions d’un rapport de l’ONU les impliquant dans les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) voisine entre 1993 et 2003.
Des membres de la diaspora rwandaise manifestent devant les bureaux de l’ONU à Genève le 1er octobre 2010 Rwanda en tête, les pays de la région des Grands Lacs ont catégoriquement rejeté les conclusions d’un rapport de l’ONU les impliquant dans les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) voisine entre 1993 et 2003. AFP – Fabrice Coffrini« >
Des membres de la diaspora rwandaise manifestent devant les bureaux de l’ONU à Genève le 1er octobre 2010
Rwanda en tête, les pays de la région des Grands Lacs ont catégoriquement rejeté les conclusions d’un rapport de l’ONU les impliquant dans les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) voisine entre 1993 et 2003.
AFP – Fabrice Coffrini
Rwanda en tête, les pays de la région des Grands Lacs ont catégoriquement rejeté les conclusions d’un rapport de l’ONU les impliquant dans les atrocités commises en République démocratique du Congo (RDC) voisine entre 1993 et 2003.
Principal mis en cause car accusé de possibles crimes de « génocide » contre les réfugiés hutu rwandais, le gouvernement rwandais a qualifié le rapport publié vendredi de « mauvais et dangereux du début à la fin ».
Fruit d’une enquête menée de juillet 2008 à juin 2009, ce document du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme dresse l’inventaire de 617 crimes graves ayant fait des dizaines de milliers de morts civils de 1993 à 2003 dans l’ex-Zaïre et plus particulièrement pendant les deux guerres de 1996-1998 et 1998-2001.
La publication non-autorisée il y a un mois d’extraits de ce rapport avait suscité la fureur du Rwanda, et contraint le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon à une visite impromptue à Kigali.
Dans un commentaire officiel joint au rapport, les autorités rwandaises ont de nouveau dénoncé « la manipulation des processus à l’ONU (…) dans le but de ré-écrire l’histoire, répartir de façon inappropriée la responsabilité du génocide rwandais (de 1994) et raviver le conflit au Rwanda et dans la région ».
Selon Kigali, « le désir de valider la théorie du double génocide est présent en permanence », théorie selon laquelle les massacres de réfugiés hutus rwandais dans l’ex-Zaïre seraient à mettre sur le même pied que le génocide contre les Tutsi perpétré en 1994 (au moins 800.000 morts selon l’ONU).
Pour le régime de Paul Kagame, le rapport ignore « le contexte historique, spécialement la menace immédiate et sérieuse (qui était) posée par des réfugiés armés et idéologiquement endoctrinés, positionnés à la frontière entre le Rwanda et le Zaïre ».
« Insulte à l’Histoire », l’inventaire de l’ONU constitue une « tentative dangereuse et irresponsable de mettre en péril la paix et la stabilité acquises dans la région des Grands Lacs (…) », toujours selon le gouvernement rwandais, qui s’est rapproché de Kinshasa depuis 2009.
Le Rwanda ne fait cependant plus référence dans son commentaire à sa menace, brandie il y a un mois, de retirer ses soldats de la paix déployés au Soudan dans le cadre de deux missions onusiennes.
Egalement pointé du doigt pour son implication dans de nombreux massacres et possibles « crimes de guerre », l’Ouganda a « rejeté dans sa totalité » le rapport de l’ONU, dont Kampala demandait même qu’il ne soit pas publié.
Dans sa réaction officielle, le gouvernement ougandais dénonce « un condensé de rumeurs, profondément erroné dans sa méthodologie, ses sources et son niveau de preuve ». Principal contributeur de la force de paix de l’Union africaine en Somalie (Amisom), Kampala menace de revoir sa participation « aux différentes opérations régionales et internationales de paix ».
Autre mis en cause, le Burundi refuse de « reconnaître un rapport qui est clairement destiné à déstabiliser la sous-région et qui n’a pas été mené de façon objective ».
« Le Burundi s’est tenu à l’écart du conflit congolais et d’ailleurs, aucun gouvernement burundais n’a jamais reconnu une présence militaire au Congo », a affirmé le porte-parole du gouvernement.
L’Angola, qui fut à partir de 1998 alliée à Kinshasa, a quant à elle rejeté les « accusations » selon lesquelles ses forces armées « auraient été impliquées dans des actes contraires à sa mission ».
Seule la RDC a salué le rapport onusien, document « détaillé » et « crédible » qui démontre « l’horreur indicible et l’étendue des crimes que le peuple congolais a endurés », selon son ambassadeur aux Nations Unies.
© 2010 AFP
Colette Braeckman
Malgré la levée de bouclier des pays mis en cause, qui ont menacé de retirer leurs contingents militaires mis à la disposition des Nations unies en Somalie et au Soudan, le Haut-commissariat pour les droits de l’homme (HCDH) de l’ONU a tenu bon: son rapport publié vendredi sur les massacres commis au Congo de 1993 à 2003 – des dizaines de milliers de morts –, reprend, de manière pratiquement inchangée, le véritable catalogue de l’horreur dont une première version avait déjà été révélée fin août dernier.
Dressant l’inventaire des atrocités commises dans l’ex-Zaïre, devenu République démocratique du Congo, le rapport définitif atténue cependant, dans un bel exercice de litote onusienne, l’accusation d’actes de génocide commis par la coalition menée par les forces rwandaises, accusation qui avait provoqué la fureur de Kigali. Le rapport final écrit en effet que «les attaques apparemment systématiques et généralisées ayantciblé de nombreux réfugiés hutus rwandais ainsi que des membres de la population civile hutue et causé leur mort, révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crime de génocide.»
Ce terme, fût-il employé au conditionnel à propos du massacre des réfugiés hutus, a provoqué un mois de négociations au plus haut niveau. Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon s’est rendu au Rwanda pour dissuader Kigali de retirer ses 3.300 Casques bleus au Darfour, tandis que le président Kagame tentait de susciter une réaction commune des six pays (Rwanda, Ouganda, Burundi, Zimbabwe, Angola et Tchad) mis en cause par le rapport.
Dans des commentaires séparés, l’Ouganda a fait savoir qu’il rejetait ce texte en bloc. Le porte-parole du gouvernement burundais, récusant le document, a estimé «qu’il était destiné à déstabiliser toute la sous-région» et a rejeté toute implication de l’armée burundaise.
A Kinshasa, où un processus de normalisation des relations avec les voisins est en cours, c’est la prudence qui a prévalu: aucun commentaire officiel n’a été livré avant la publication du texte définitif. L’ambassadeur congolais à l’ONU, M. Atoki, a cependant exprimé un sentiment largement partagé: «Ce rapport fend le cœur. Le gouvernement congolais et moi-même, à titre personnel, sommes consternés devant cette horreur indicible et l’étendue des crimes que le peuple congolais a endurée>».
L’ambassadeur a aussi indiqué que son pays étudierait l’option suggérée par le rapport, qui préconise la création «
Tel est précisément le but du rapport, selon la Haut-Commissaire aux droits de l’homme Navy Pillay le document, «qui parle de lui-même représente, souligne-t-elle, un «exercice préliminaire et non une enquête judiciaire».Même si c’est à un tribunal compétent qu’il appartiendra de retenir ou non le terme «génocide», le rapport du HCDH représente déjà un acte d’accusation accablant à l’encontre de tous les protagonistes des crimes commis depuis 1993 sur des civils. Il rappelle les guerres atroces qui, jusqu’en 2003, n’avaient suscité que l’indifférence de la communauté internationale, leur ampleur étant sous-estimée. C’est pourquoi les enquêteurs se sont penchés sur tous les témoignages courageusement recueillis par la société civile congolaise. Ils ont rencontré 1.280 témoins en vue de corroborer ou d’infirmer les accusations initiales et analysé 1.500 rapports.
S’attachant à démontrer la gravité et l’ampleur des actes commis, les enquêteurs ont maintenu confidentielles les informations concernant l’identité des criminels présumés, mais leur base de données pourrait être mise à la disposition d’éventuels tribunaux.
A ce sujet, le rapport souligne à quel point l’appareil judiciaire congolais demeure faible. Le document consacre une large place à des crimes qui se poursuivent de nos jours encore: le recrutement d’enfants par les groupes armés, l’exploitation sauvage des ressources et surtout les violences sexuelles, pratiquées par tous les groupes en présence. Cependan, s’il a suscité un tel tollé c’est parce que le document revient sur des épisodes que la région s’efforce d’oublier les tueries qui ont jalonné la première guerre du Congo, où les réfugiés hutus rwandais ont été traqués jusque dans la province de l’Equateur, et la violence qui s’est abattue sur les populations congolaises
Colette Braeckman
Relayant les critiques virulentes de la ministre rwandaise des Affaires étrangères Louise Mushikwabo, son compatriote le député Denis Polisi de passage à Bruxelles, nous a redit le mal qu’il pense du rapport de l’ONU
Colette Braeckman
Qu’il s’agisse de ses succès en matière de santé publique, de lutte contre la corruption ou d’engagement au sein des troupes onusiennes, le Rwanda se veut un pays modèle. Mais le passé rattrape cruellement le bon élève : le rapport publié par l’ONU relate des faits bien réels, la traque impitoyable des réfugiés hutus rwandais qui n’avaient pas pris le chemin du retour, les tueries de civils congolais par l’armée rwandaise ou par ses supplétifs locaux.
La paix, la sécurité que tous souhaitent retrouver dans la région ne s’édifieront pas sur la négation de la souffrance des victimes ; les charniers du Congo doivent être rouverts au même titre que l’ont été les fosses communes du Rwanda : tous les peuples ont droit à la vérité, seule la mémoire assumée, la réparation, sinon le châtiment des coupables peuvent être des gages de guérison et de réconciliation. Cependant, l’addition de faits vrais ne rend pas encore la vérité des faits : s’il représente un premier pas, le rapport de l’ONU demeure insuffisant. Quinze ans après la tragédie, l’exercice de vérité doit être affiné, il doit s’étendre au contexte, à tous les protagonistes.
Si la responsabilité de certains acteurs non africains (les Français qui soutenaient l’ancien régime rwandais, les Américains qui voulaient la chute de Mobutu, les multinationales qui lorgnaient les ressources du Congo) n’est pas rappelée, si l’ONU et ses agences ne balaient pas elles-mêmes devant leur porte, l’effort actuellement mené demeurera vain et contesté.
En outre, si une justice internationale se met en place, l’Union africaine doit impérativement y être associée, sous peine de voir se creuser davantage le fossé entre ce continent et ceux dans le monde qui le jugent sans l’aider suffisamment.
Colette Braeckman
Les enquêteurs du Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU ont compilé les rapports d’époque, entendu 1280 témoins, vérifié leurs sources. Mais aligner des faits vrais ne suffit pas à cerner toute la vérité. L’abominable tragédie qui s’est déroulée dès octobre 1996 dans l’Est du Congo a des racines au Rwanda, elle est la conséquence directe du génocide et de l’exode vers le Congo de plus d’un million et demi de réfugiés hutus. Ces derniers étaient encadrés par les autorités administratives et militaires du régime déchu et criminel, des cadres qui emmenaient en exil aussi bien les fonds de la Banque nationale qu’un armement considérable. Leur exode avait été rendu possible par l’Opération française Turquoise qui avait créé une zone de sécurité dans l’Ouest du pays. Dans ces camps installés sur la frontière, pris en charge par le Haut commissariat des réfugiés de l’ONU et gérés par de nombreuses ONG, le droit humanitaire fut bafoué dès la première heure : les militaires et les miliciens ne furent pas désarmés, les tueurs se mélangèrent aux civils sans être autrement inquiétés, les autorités de l’ancien régime maintinrent leur emprise sur leurs administrés, les dissuadant de regagner le Rwanda car elles voulaient se servir de cette masse pour négocier un éventuel retour au pouvoir.
Dès le 7 avril 1995, à l’occasion du premier anniversaire du déclenchement du génocide, Paul Kagame, alors ministre de la Défense, avait déclaré dans une interview au Soir : « je ne vois pas comment (ces réfugiés) pourraient tenter un retour offensif et réussir : nous avons démontré notre supériorité militaire. Quant aux pays qui les aident, ils devraient savoir que, nous aussi, nous avons les moyens de leur créer de sérieux problèmes. »Et il ajoutait : « personne ne veut mettre de l’ordre dans cette situation qui a assez duré, il faudra bien que nous le fassions nous-mêmes… »L’avertissement était clair mais nul n’en tint compte.
A cette époque déjà, alors que les Etats Unis et l’Union européenne dépensaient un million de dollars par jour dans les camps de réfugiés contrôlés par les extrémistes et que les incursions se multipliaient en territoire rwandais, Kigali, dans la plus grande discrétion, se préparait à désamorcer la menace. Des Tutsis congolais, originaires du Masisi (Nord Kivu) ou des montagnes du Sud Kivu (les Banyamulenge) qui avaient combattu dans les rangs du FPR depuis le début de la guerre de 1990, étaient invités à rejoindre, dans la plus grande discrétion, un mouvement armé qui se mettait en place à Kigali : l’Alliance des Forces démocratiques pour la libération du Congo. Sur le conseil du président tanzanien Nyerere, un opposant congolais, Laurent Désiré Kabila, avait été convoqué à Kigali et invité à devenir le porte parole, ou plutôt l’alibi congolais du mouvement. Le vétéran, qui, au delà du démantèlement des camps de réfugiés, souhaitait chasser du pouvoir un Mobutu qu’il combattait depuis les années 60, avait discrètement pris contact avec la diaspora congolaise, demandant à ses partisans de se tenir prêts à le rejoindre.
Les Américains suivaient activement ces préparatifs : Richard Orth, l’attaché militaire à Kigali, et Peter Whaley, le numero deux de l’ambassade assistaient aux réunions, tandis que ses amis du Pentagone fournissaient à Kagame et ses hommes l’équipement nécessaire : six vedettes rapides patrouillant sur le lac Kivu, des équipements radio, du matériel d’écoute et de décryptage de communications satellites. Plus tard, les Américains communiqueront à leurs alliés les photos satellites indiquant où se trouvent les groupes en fuite. Une société privée, la MIPRI (Military Professional Inc) basée en Virginie, fut également associée à l’opération.
Une armée composite se met en place, où se retrouvent des militaires du FPR auxquels les Américains ont dispensé une formation spéciale, des Ougandais, des Burundais, des Erythréens et Somaliens recrutés par les Américains, ainsi que des opposants congolais convoqués par Kabila.
En octobre 1996, les hostilités éclatent au Sud Kivu, attribuées à de jeunes Tutsis congolais, les Banyamulenge. Très vite, le mouvement rebelle s’empare de Bukavu, puis de Goma. Dans la capitale du Sud Kivu, Laurent Désiré Kabila, qui campe dans la résidence du gouverneur, nous assure : « cette fois c’est du sérieux, nous irons jusque Kinshasa, nous chasserons Mobutu… »
Aucun journaliste n’étant autorisé à se rendre sur le front, il fallut du temps pour reconstituer le déroulement des opérations. Les camps de réfugiés furent encerclés, bombardés, et un million de civils, pris dans un mouvement en tenaille, furent pratiquement obligés de fuir en direction du Rwanda, où ils furent tout de suite redirigés vers leurs collines. Le deuxième temps fut le pire : alors que le général canadien Baril assurait que, tous les réfugiés étant rentrés au Rwanda, le déploiement d’une force internationale n’était pas nécessaire et que l’ambassadeur américain à Kigali estimait que 20.000 Hutus seulement se trouvaient encore au Congo, en réalité, un demi million de civils, qui s’étaient d’abord entassés dans le camp de Mugunga, impitoyablement bombardé, partaient dans l’autre sens, s’enfonçant vers l’intérieur du vaste Congo, encadrés par des hommes en armes. Ces derniers mettaient en œuvre une technique éprouvée, celle du « bouclier humain », où des civils, femmes et enfants étaient placés en première ligne, protégeant les dignitaires et le soldats.
Cette course-poursuite à travers la forêt, en direction de Kisangani, où les Français avaient recruté des mercenaires serbes ayant œuvré à Srebenicsa pour se porter au secours d’une armée congolaise défaillante, représente l’une des pages les plus atroces et les moins connues de l’histoire du Congo. En effet, d’un côté, alors que les troupes mixtes de l’AFDL poursuivent leur progression et que Kabila, maintenu à l’arrière, n’est amené dans les villes qu’après leur chute, une autre guerre est menée par les Tutsis congolais formés au Rwanda (de 5 à 10.000 hommes) et les unités spéciales rwandaises.
La mission de ces équipes de tueurs, de véritables commandos de la mort, qui opéraient de manière autonome au sein des troupes rebelles, était de liquider les « génocidaires » et leurs alliés. L’entreprise était plus sophistiquée qu’il n’y paraissait : ces hommes étaient dotés de matériel de communication perfectionné et avaient infiltré des « facilitateurs » dans les équipes du HCR et des organisations humanitaires. Alors que ces dernières tentaient de retrouver les réfugiés pour tenter de leur porter secours, les « facilitateurs » communiquaient aux militaires la localisation exacte des fuyards.
Dans ces groupes, femmes et enfants placés en première ligne, réceptionnaient et transportaient l’aide humanitaire, récupérée ensuite par les combattants qui se cachaient dans la forêt. Lorsque survenaient les militaires de l’AFDL, les civils étaient les premières victimes. De nombreux Congolais qui avaient pris la fuite aux côtés des Hutus furent également massacrés. Au Nord et au Sud Kivu, de nombreux Hutus de nationalité congolaise, ou d’autres groupes qui avaient sympathisé ou collaboré avec les réfugiés, furent également liquidés sans pitié : convoqués à des réunions ou des meetings en plein air, ils furent tués sans distinction et jetés dans des fosses communes.
A Rutshuru, au Nord Kivu, la population a vécu dans la terreur jusque 2005 : les soldats tutsis congolais alliés des Rwandais en 1996-97 avaient entre-temps été incorporés dans le nouveau mouvement rebelle « Rassemblement congolais pour la démocratie » puis certains d’entre eux rejoignirent le chef rebelle Laurent Nkunda. Contrôlant la région, ces hommes imposaient à la population de faire silence sur les charniers qui jalonnaient la zone frontalière avec le Rwanda. En outre, l’impunité fut longtemps la règle, puisque les accords de paix de Lusaka puis de Sun City, bénis par la communauté internationale, avaient imposé le mixage et l’intégration des divers groupes armés, permettant aux tueurs de la première guerre du Congo, puis de la deuxième de devenir généraux sous la bannière des forces armées congolaises…
Durant la première guerre du Congo, il fallut sept mois à l’AFDL pour gagner Kinshasa. Le 7 juillet 1997, dans une interview à John Pomfret du Washington Post, Paul Kagame, minimisant l’apport des Congolais, (alors que Kabila avait recruté des enfants soldats par dizaines de milliers) devait reconnaître que les troupes rwandaises avaient joué un rôle majeur dans cette conquête militaire.
Si le rapport du HCDH se contente d’un sigle global « afdl-apr-fab », il faudra que les éventuelles procédures judiciaires tiennent compte des différences entre les protagonistes de cette « guerre mondiale africaine »: les Burundais ne quittèrent pas le Sud Kivu, les Angolais, appelés à la rescousse par leur vieil ami Kabila, assurèrent surtout le transport aérien des troupes et furent indignés par les massacres dont ils furent les témoins, le président du Zimbabwe Robert Mugabe se contenta, dans un premier temps d’une contribution financière, les Ougandais auraient voulu s’arrêter à Kisangani et s’assurer le contrôle de la Province Orientale et des mines d’or de l’Ituri… Quant aux Rwandais, encouragés par les Américains et les sociétés minières, ils tentèrent d’installer leurs hommes à Kinshasa jusqu’à ce que Kabila, en juillet 1998, prie ses encombrants alliés de quitter le pays. Deux jours plus tard, une autre guerre commençait…